Le réveil, ce matin-là, n’a pas la brutalité des jours ordinaires. Il a la texture du coton, une douceur ouatée qui nous enveloppe alors que la lumière andalouse filtre à travers les persiennes, dessinant des zébrures dorées dans la pénombre de la chambre. L’intensité de la nuit dernière a libéré l’essentiel : les jeux de rôles se sont évaporés pour laisser place à une évidence nue.
« J’ai faim… » murmures-tu d’une voix encore enrouée de sommeil.
Tu te redresses et t’étires, les bras levés vers le plafond. Je reste un instant immobile à t’observer, fasciné par le tableau vivant que tu m’offres à ton insu. Assise au bord du lit, de profil, la lumière qui passe à travers les volets tranche l’obscurité et vient frapper ton corps, illuminant la courbe de ta poitrine et de ton ventre tout en laissant ton dos dans l’ombre. Tes cheveux sont en bataille, une cascade rousse et floue qui accroche les particules de poussière dansant dans les rais de lumière. C’est d’une beauté simple, presque sacrée.

Je viens déposer un baiser sur ton épaule tiède.
« Alors habille-toi léger, ma belle. On va faire les courses. »
Nous retrouvons le bateau pour une flânerie vers le port de Malaga. La mer est une nappe de mercure sous un soleil déjà haut, et dans ta petite robe d’été fluide, cachée derrière tes grandes lunettes noires, tu as cette aura magnétique des stars de cinéma en vacances.
Lorsque nous franchissons la grande porte en fer forgé du marché d’Atarazanas, c’est une véritable onde de choc sensorielle. La lumière traverse les grands vitraux colorés du fond, projetant sur le sol en pierre des tâches de bleu, de rouge et d’or, transformant la halle en une cathédrale gourmande. Le brouhaha des conversations, les rires forts et le claquement de la glace pilée créent une symphonie vivante.
Je marche un pas derrière toi, tel un garde du corps silencieux, profitant d’un spectacle que je suis le seul à comprendre vraiment. Dans ta robe fluide, tu avances d’une démarche chaloupée. Je m’amuse, avec une pointe de fierté possessive, à observer le sillage que tu laisses derrière toi. Je vois les regards des hommes s’aimanter à ta silhouette, je devine la convoitise dans les yeux d’un serveur, je surprends le coup d’œil insistant d’un passant. Loin de m’en agacer, j’en jubile. Tu sens ces regards sur ta peau comme une caresse anonyme, et cela t’excite.
Tu t’arrêtes devant un étal spectaculaire, une pyramide de fruits colorés. Tu repères, tout en haut, des oranges sanguines. Alors que tu tends le bras pour en saisir une, je te vois jeter un coup d’œil rapide par-dessus ton épaule pour vérifier que mon attention est bien rivée sur toi. Rassurée, tu te hisses sur la pointe des pieds. Le mouvement fait remonter l’ourlet de ta robe, mais surtout, tu accentues délibérément la cambrure de tes reins. Le tissu fluide vient se plaquer contre tes fesses, en moulant parfaitement l’arrondi, dessinant en creux la ligne de tes jambes. C’est une provocation muette, une offrande visuelle d’une seconde destinée à moi seul.

Tu saisis le fruit et reposes les talons au sol, te tournant vers moi avec une innocence feinte, portant l’orange à ton nez pour la humer.
« Regarde ces couleurs, P… C’est magnifique, non ? »
Je m’approche, envahissant ton espace personnel, et pose ma main au creux de tes reins, là où tu t’es cambrée pour moi.
« Magnifique… » je confirme, en pressant légèrement ta taille. « Absolument appétissant. »
Le retour sur l’eau marque une rupture. Je coupe le moteur au large, là où les fonds marins donnent à l’eau une teinte bleu nuit, insondable. Le silence retombe, lourd et apaisant.
Sans un mot, tu laisses tomber ta robe et plonges. Pendant que tu nages, j’improvise un déjeuner sur la petite table du pont arrière. Mes gestes sont précis : je coupe les avocats en tranches épaisses comme du beurre végétal, je pèle les oranges à vif, libérant une brume d’huile essentielle citronnée dans l’air, et je dispose les œufs mollets encore tièdes sur le pain croustillant.
Quand tu remontes à bord, tu viens t’asseoir face à moi, nue et ruisselante, apportant avec toi la fraîcheur des abysses. L’eau de mer perle sur ta peau et contourne tes tétons durcis par le froid. Tu ne prends pas de couverts. Tu saisis un morceau de pain garni d’avocat, mordant dedans à pleines dents. Une goutte de jaune d’œuf s’échappe et vient mourir au coin de ta lèvre.
Je tends la main pour recueillir cette perle dorée avec mon pouce, que je porte ensuite à ma bouche, mes yeux ne quittant pas les tiens. À ton tour, tu prends un quartier d’orange sanguine, juteux et sucré, et tu le portes à mes lèvres. Je le mange directement dans tes doigts, ma langue effleurant ta pulpe et ta peau salée. C’est un mélange de saveurs explosives : le gras de l’avocat, l’acidité du fruit, le sel de la mer et la tiédeur de l’œuf. Nous mangeons en silence, nous nourrissant l’un l’autre, transformant ce repas simple en un prélude aussi intime que l’acte lui-même.

Je me penche finalement pour lécher les derniers cristaux de sel sur ton épaule.
« C’est ça, la vie… » soupires-tu, repue et apaisée.
Une envie douce me prend. Pas la pulsion violente d’hier, mais une envie de communion solaire. Je t’entraîne vers la proue du bateau où j’ai disposé d’épaisses serviettes blanches sur le grand bain de soleil.
Nous nous y laissons tomber, écrasés par une douce torpeur. Le soleil est à son zénith. Enivrée par la chaleur, tu décides de changer de position. Tu roules sur toi-même pour t’allonger sur le ventre, offrant ton dos et ta chute de reins aux rayons brûlants.
Je prends un instant de recul, le souffle coupé par la perfection de tes lignes. Ton corps doré se détache nettement sur la blancheur immaculée des serviettes. La courbe de tes fesses, sublimée par la cambrure de tes reins, dessine une ligne sinueuse qui guide mon regard vers l’horizon. Tu tournes légèrement la tête vers moi, un œil mi-clos brillant de désir, et tu écartes lentement les jambes.
« Viens… » murmures-tu, ta voix se perdant dans le vent. « Prends-moi ici… »
Je ne me contente pas de te rejoindre, je viens me fondre en toi. Je m’allonge de tout mon long, mon torse venant épouser parfaitement ton dos, cherchant à coller chaque centimètre carré de ma peau contre la tienne pour qu’il n’y ait plus le moindre espace entre nous. Je veux t’envelopper, te recouvrir, créer une éclipse où mon ombre te protège de ce soleil brûlant.
Je commence par embrasser la courbe de ton épaule, ma bouche remontant lentement le long de ta nuque dégagée, aspirant ta peau salée, pendant que mes mains glissent sous tes aisselles pour venir capturer tes seins écrasés contre la serviette. Je les pétris doucement, jouant avec tes tétons qui durcissent dans mes paumes, pendant que tu ondules déjà sous mon poids, impatiente.
Je guide ma verge, gorgée de désir, contre ton entrée ruisselante. Je ne rentre pas d’un coup. Je frotte d’abord mon gland sur tes lèvres humides, te faisant frissonner, avant de pénétrer en toi avec une lenteur délibérée, savourant la chaleur étroite de ton fourreau qui m’aspire.
C’est une communion totale. Nous faisons l’amour au gré des vagues, laissant le roulis du bateau dicter notre chorégraphie. Quand la coque monte sur la houle, la gravité me plaque davantage contre toi, m’enfonçant profondément jusqu’à toucher ton col ; quand elle redescend, je me retire presque entièrement, laissant le vide appeler le plein. Mais même dans ce retrait, je ne te lâche pas.
Mes mains quittent ta poitrine pour descendre le long de tes flancs, marquant ta taille, avant de venir entrelacer tes doigts posés près de ton visage. Je serre tes mains, forçant un contact paume contre paume, pendant que je me penche pour murmurer des mots crus à ton oreille, mordillant ton lobe. Tu tournes la tête sur le côté, cherchant mes lèvres, et je t’embrasse à la renverse, nos langues se cherchant maladroitement mais passionnément dans cette position inconfortable qui ne fait qu’ajouter à l’urgence.
Il y a quelque chose de primitif à être ainsi : deux points de plaisir connectés au milieu de l’immensité liquide, chauffés à blanc par le zénith. Bientôt, le rythme lent de la mer ne suffit plus. Tu te cambres, offrant tes fesses à mon bassin qui claque désormais contre tes chairs avec un bruit mat et humide. Mes mains te lâchent pour agripper tes hanches, guidant tes mouvements, te maintenant fermement contre moi alors que j’accélère la cadence. Je laboure ton corps, cherchant à te remplir totalement, à imprimer ma marque au plus profond de toi.
Nos souffles se mêlent, rauques, saccadés. Je sens tes parois se contracter, annonçant l’imminence de la fin. Je plonge une main entre tes jambes pour caresser ton clitoris gorgé de sang, synchronisant mes doigts et mes reins pour te précipiter dans le vide. Quand l’orgasme nous saisit, c’est une explosion solaire, un éblouissement blanc. Tu cries, un son libérateur emporté par le vent, et je me vide en toi, tremblant de tout mon être, m’écroulant sur ton dos, le visage enfoui dans tes cheveux, incapable de bouger, simplement heureux d’être là, collé à ma reine, seul au monde sous le grand ciel d’Andalousie.
Le retour à la villa se fait dans une douceur languissante, presque irréelle. Le soleil commence sa lente descente, baignant la côte d’une lumière dorée, épaisse et liquoreuse, qui semble tout napper d’or. Je ne veux pas que ce week-end s’achève sans en capturer l’essence, non plus seulement dans ma mémoire, mais figée pour l’éternité.
« Ne te rhabille pas tout de suite… » te dis-je alors que nous pénétrons dans la fraîcheur du salon. « J’ai une dernière envie. Pose pour moi. »
Tu acceptes avec ce sourire amusé, mélange de fausse innocence et de vraie vanité, flattée par ce regard qui ne se lasse jamais de toi. Tu disparais un instant dans le dressing et, lorsque tu réapparais, le souffle me manque. Tu as enfilé un ensemble de lingerie fine d’un rouge incendiaire, une dentelle carmin complexe qui tranche violemment avec le hâle doré de ta peau. Par-dessus, tu as simplement jeté ma veste de smoking noire, créant un contraste masculin-féminin d’une érotisme fou.

Je te guide vers la grande table à manger en bois massif. Le soleil couchant frappe les baies vitrées derrière toi, inondant la pièce d’un contre-jour dramatique. « Monte… Allonge-toi. » Tu t’exécutes avec une grâce féline, tes genoux s’enfonçant dans le bois poli. Tu t’étends de tout ton long, ta silhouette se découpant en ombre chinoise sur le fond incandescent. Je m’approche pour cadrer. Dans cette pénombre, les détails de ta peau s’estompent pour ne laisser place qu’à l’essentiel : la courbe vertigineuse de ta hanche et ces touches de couleur qui survivent à l’obscurité. L’éclat satiné de ton soutien-gorge, la dentelle arachnéenne de ta culotte, et le rouge profond de tes lèvres que tu entrouvres lascivement. C’est une photo mystérieuse, presque graphique, où le désir naît de tout ce que l’on devine sans le voir.
Nous glissons ensuite dans l’intimité feutrée de la chambre. La lumière y est plus douce, tamisée. Je te demande de te mettre de profil, près du lit défaits. Tu joues le jeu avec un naturel désarmant, comme si tu avais fait ça toute ta vie. D’un mouvement d’épaule d’une lenteur calculée, tu laisses glisser la veste noire. Le tissu lourd descend le long de ton bras, dévoilant la rondeur parfaite de ton épaule, puis glisse plus bas pour venir mourir juste au-dessus de tes fesses, couvrant l’interdit mais soulignant le galbe rebondi de tes fesses nues juste en dessous. Tu renverses la tête en arrière, offrant la ligne gracile de ton cou, et tes cheveux bouclés tombent en cascade libre, accrochant la lumière. Clic. Je capture cet instant suspendu, entre l’habillé et le nu, cette élégance négligée qui te va si bien. Tu te redresses, les yeux brillants d’une excitation contenue. « J’aime ces petits moments… » murmures-tu d’une voix rauque. « J’aime quand tu me regardes comme si j’étais une œuvre d’art. » Je baisse mon appareil, un sourire en coin étirant mes lèvres. « Tu es mon œuvre d’art, A. Et nous n’avons pas fini. Viens. »
Je t’entraîne dans la salle de bain monumentale. Je n’ai pas oublié la douche tropicale et son mur de pierre brute qui m’avait inspiré ce matin. « Enlève tout. » Tu laisses tomber la lingerie rouge au sol, un petit tas de soie froissée abandonné comme une mue, et tu entres sous l’eau. Je règle le jet pour qu’il soit doux, une brume tiède qui envahit l’espace. Tu te places dos à moi, face au mur de pierre ruisselant. Tu te cambres, tes mains venant s’appuyer haut sur la paroi rugueuse, tes fesses projetées en arrière dans une offrande totale. L’eau perle sur ta peau, chaque goutte captant la lumière zénithale du puits de jour, transformant ton corps en une statue vivante et luisante, une Vénus des eaux moderne. C’est sublime. Trop sublime.

Je ne peux plus rester simple spectateur. Je pose l’appareil sur le plan vasque avec précipitation et je te rejoins sous l’eau, tout habillé. L’eau trempe instantanément ma chemise, la collant à ma peau, mais je m’en moque. Je te plaque contre moi, mes mains mouillées parcourant tes flancs glissants, et je capture tes lèvres avec passion, buvant l’eau et le désir sur ta bouche. Le contact de mes vêtements mouillés sur ta nudité agit comme un électrochoc. Tu gémis dans ma bouche, et immédiatement, tu sens contre ton ventre la dureté implacable de mon désir. Ma verge tendue presse contre ta peau nue à travers le tissu trempé de mon pantalon. Ta main descend, curieuse et avide, tes doigts débouclant déjà ma ceinture avec ferveur, cherchant à me libérer, à sentir ma peau contre la tienne, prête à m’accueillir là, maintenant, contre la pierre.
Mais je t’arrête. Ma main se referme sur ton poignet, ferme, autoritaire. Je stoppe ton geste alors que tu effleurais à peine ma peau. Je plonge mon regard dans le tien, où l’incompréhension se mêle à une envie folle. « Non… » dis-je d’une voix basse, rendue grave par la frustration que je m’impose. « Pas maintenant. » Tu me regardes, les pupilles dilatées, la respiration courte. Je t’embrasse une dernière fois, mordant ta lèvre inférieure jusqu’à la douleur, avant de te chuchoter à l’oreille, mêlant mon souffle chaud à la vapeur ambiante : « Garde cette envie, ma belle… Garde-la intacte. J’ai encore quelques images en tête. Et pour ça… » je marque une pause, ma main caressant ton sexe trempé et brûlant sans y pénétrer, juste pour te faire frissonner une dernière fois, « …on attendra d’être dans l’avion. »
Une fois l’eau de la douche évaporée de nos peaux, tu te diriges vers le lit où tu as étalé tes choix vestimentaires comme une arme de séduction massive. Je m’assois dans un fauteuil, silencieux, pour ne rien rater de ce rituel. C’est un spectacle privé dont je suis l’unique spectateur et le seul bénéficiaire.
Tu commences par glisser sur ta peau cet ensemble de lingerie rouge carmin, celui-là même qui jouait avec les ombres il y a quelques minutes. La dentelle fine épouse tes formes, soulignant la pâleur de tes seins et l’arrondi de tes fesses avec une précision diabolique. Mais le véritable coup de cœur, le détail qui fait battre mon pouls un peu plus vite, c’est ce que tu enfiles par-dessus.
Tu saisis cette chemise blanche. La chemise. Celle que je t’avais offerte lors de notre toute première rencontre, quand nous n’étions encore que deux inconnus qui se cherchaient. Tu la passes, et je frissonne en voyant les pans de coton immaculé flotter un instant sur tes cuisses nues, voilant à peine l’ombre de ton intimité, avant que tu ne la rentres sagement dans une jupe crayon en cuir noir. Le contraste est saisissant, violent presque : la rigueur du cuir qui moule tes hanches, t’emprisonnant dans une silhouette stricte, et la douceur du coton qui suggère ta poitrine sans la montrer, laissant deviner la pointe de tes tétons durcis.
Pour sceller l’ensemble, tu boucles autour de ton cou ton collier. Le clic du fermoir résonne dans le silence de la chambre. Ce fin lien de cuir et de métal froid contre ta peau brûlante est là pour rappeler, à chaque battement de ton pouls, à qui tu appartiens. Tu pars ensuite vers le miroir pour te maquiller, et je reste là, perdu dans ma contemplation, fasciné par cette transformation de la Vénus ruisselante en femme fatale inaccessible.
« Il faut qu’on y aille, P… » murmures-tu en croisant mon regard dans le miroir, me tirant de ma rêverie avec une douceur triste.
Commence alors le ballet mélancolique des bagages. Nous plions les vêtements, mais nos gestes sont lents, lourds, comme si nous essayions de retenir le sable qui file entre nos doigts. À chaque vêtement que je saisis, c’est une image de toi qui me revient : cette robe légère portée sur le bateau, ce bikini qui a fini sur le sable de l’île déserte…
Nos mains se croisent au-dessus de la valise ouverte. Elles ne s’évitent pas, elles se cherchent. Tes doigts effleurent les miens en me tendant ta trousse de toilette, et ce simple contact suffit à rallumer l’étincelle. Je saisis ta main, j’embrasse l’intérieur de ton poignet, respirant ton parfum une dernière fois dans ce lieu. Je voudrais que le temps s’arrête, que les aiguilles se figent. Je voudrais nous enfermer ici, jeter la clé à la mer et te garder encore, te redécouvrir encore. Je me perds dans tes yeux, et je lis la même envie, la même réticence à quitter notre bulle.
Mais il faut partir. Nous faisons un dernier tour d’inspection, pas question de laisser une trace trop explicite de nos ébats.
« Tiens… regarde sous le canapé… » me dis-tu avec un petit rire coupable qui brise la gravité du moment.
Je me penche et récupère un petit vibromasseur oublié là lors de notre première soirée, témoin silencieux et vibrant de nos débordements. Je le glisse discrètement dans ton sac à main avec un clin d’œil complice. Il ne faudrait pas choquer les femmes de ménage, même si l’odeur entêtante de sexe, de truffe et de sel qui flotte encore dans l’air raconte déjà toute notre histoire bien mieux que n’importe quel objet.
Le retour en bateau vers le port est une parenthèse suspendue. Le soleil commence à plonger pour de bon, incendiant le ciel de teintes pourpres. Assise à l’arrière, les cheveux au vent, tu regardes la villa s’éloigner, ta main serrant la mienne sur la banquette de cuir comme une bouée de sauvetage. Il n’y a pas besoin de mots. Tes doigts caressent ma paume, remontent le long de mon poignet, tracent les lignes de mes veines. C’est un contact léger, presque innocent, mais chargé d’une électricité statique qui nous connecte l’un à l’autre.
Au port, le taxi nous attend déjà. Le trajet vers l’aéroport se fait dans un silence confortable, rythmé par le défilement du paysage andalou qui s’estompe dans le crépuscule. Tu poses ta tête sur mon épaule, cherchant ma chaleur, ta main jouant distraitement avec les boutons de ma chemise, s’y glissant pour toucher ma peau.
Mais ton autre main… ton autre main est plus audacieuse. Elle reste posée sur ma cuisse, haut, très haut. Elle ne bouge presque pas, mais je sens la chaleur de ta paume à travers le tissu de mon pantalon, frôlant parfois mon entrejambe au gré des virages, ravivant la douleur exquise de mon érection contenue. Je sens ton parfum, mélange d’iode, d’ambre et d’amour, envahir l’habitacle. Je sens ce désir latent, cette tension dense qui n’est pas retombée depuis la douche et qui sature l’air.
À chaque fois que je tourne la tête vers toi, je vois tes yeux rivés sur la mer qui disparaît peu à peu derrière les collines, comme si tu lui disais un adieu muet, emportant avec toi le sel, le soleil, et ce sentiment de liberté absolue pour les ramener dans notre réalité, là-haut, parmi les nuages.
Arrivés dans le hall des départs de l’aéroport de Malaga, tu reprends tes réflexes d’organisation. Tes yeux scannent frénétiquement les écrans, cherchant le prochain vol pour Paris, ton passeport déjà serré dans ta main. Je te laisse faire quelques secondes, amusé par ton sérieux, avant de venir me placer derrière toi et de murmurer à ton oreille :
« Tu cherches quoi, exactement ? »
« Ben… le vol pour la France, » réponds-tu sans te retourner, fronçant les sourcils. « Je ne le vois pas affiché. »
Je pose mes mains sur tes épaules pour te faire pivoter vers moi.
« Rentrer ? » dis-je avec un sourire en coin. « Mais à quel moment ai-je dit que nous rentrions ? »
Tu te figes, ta bouche s’entrouvrant de surprise. Je te tends ta carte d’embarquement que j’avais gardée précieusement. Tes yeux s’agrandissent en lisant la destination. Ce n’est pas Paris.
L’avion décolle dans la nuit noire. Une fois de plus, la chance — ou mon organisation — est avec nous : la classe avant est presque déserte, plongée dans une pénombre bleutée propice aux confidences. Nous sommes isolés dans notre bulle, le ronronnement des réacteurs couvrant le reste du monde.
La tension accumulée dans le taxi, cette main sur ma cuisse, ce désir que je t’ai interdit d’assouvir sous la douche… tout cela remonte à la surface. Je m’attends à mener la danse, comme d’habitude. Je m’apprête à te donner des ordres, peut-être à te demander de glisser sous la couverture.
Mais tu me surprends.
Tu n’es plus la soumise qui attend, tu es la femme qui exige. Sans un mot, tu relèves l’accoudoir central. Tu tires la couverture de laine fournie par la compagnie sur nos jambes, créant une tente d’intimité au milieu de la cabine. Sous le plaid, ta main ne tâte pas le terrain, elle fonce. Tu déboucles ma ceinture avec une dextérité effrayante, tu libères ma verge qui bondit, dure à en faire mal, et ta main s’y referme immédiatement.
Je manque de lâcher un soupir bruyant, mais tu anticipes. Tu te tournes vers moi et captures mes lèvres dans un baiser profond, impérieux. Ta langue envahit ma bouche, étouffant mes gémissements, pendant que sous la couverture, ta main s’active.
Ce n’est pas une caresse douce. C’est un mouvement rythmé, précis, ferme. Tu joues avec mon gland, tu serres ma hampe, tu utilises la chaleur de ta paume et la friction pour me faire monter au rideau. Je suis piégé. Je ne peux pas bouger, je ne peux pas crier. Je suis à la merci de ta main cachée et de ta bouche qui me dévore. L’excitation du lieu, le risque d’être vus par une hôtesse, l’odeur de ton parfum… tout se mélange. Tu sens que je suis au bord du précipice. Au lieu de ralentir, tu accélères, impitoyable.
Je jouis. Une jouissance sourde, violente, contenue. Mon corps se tend comme un arc, mes doigts s’enfoncent dans ta hanche, et je me vide dans ta main, mon cri mourant dans ta gorge alors que tu avales mon souffle.
Tu te recules doucement, un sourire triomphant aux lèvres, les yeux brillants. Tu essuies discrètement ta main dans un mouchoir que tu fais disparaître, et tu te rassoies sagement, comme si de rien n’était, me laissant haletant, vaincu et comblé.
Lorsque nous atterrissons, l’air est différent. Plus lourd, chargé d’histoire. Rome nous accueille avec sa majesté nocturne. Le taxi nous dépose devant un palais transformé en hôtel, au cœur de la ville éternelle.
Nous montons à la chambre, mais ce n’est qu’une étape. À peine les valises posées, je t’interdis de t’asseoir.
« On ne traîne pas. Change-toi. »
« Pour aller où ? » demandes-tu, encore grisée par notre aventure aérienne.
« Mets ta robe de soirée. La noire. Et remets tes talons. Je veux que tu sois éblouissante. »
Pendant que je passe un smoking, je te regarde te glisser à nouveau dans cette seconde peau tissée d’or et de nuit. Tu es une vision. Nous redescendons, et je t’entraîne dans les rues pavées jusqu’au Teatro dell’Opera.
La façade est illuminée, l’ambiance électrique. Nous avons juste le temps de gagner notre loge privée, un écrin de velours rouge et de dorures.

Ce soir, on joue Tosca.
L’orchestre attaque les premières notes, puissantes, dramatiques. Je m’assois derrière toi, ma main trouvant la tienne dans l’obscurité. Sur scène, c’est la passion, la jalousie, l’amour à mort, Rome dans toute sa splendeur tragique.
Je te regarde regarder la scène. Je vois l’émotion monter dans tes yeux quand l’aria E lucevan le stelle s’élève, déchirante. La musique vibre dans nos corps encore sensibles, faisant écho à notre propre passion. Tu tournes la tête vers moi, une larme d’émotion et de beauté perlant au coin de ton œil, et tu serres mes doigts à t’en faire mal.
Ici, dans cette loge, entourés par la musique et l’ombre, nous sommes seuls au monde. Et alors que le rideau tombe sous les applaudissements, je sais que cette nuit romaine ne fait que commencer.
(À suivre…)